Russie : le fascisme plus que probable
Sergeï Chekryguin - Octobre 2002 :
Il est incontestable qu'un glissement à droite est en train de s'opérer en Europe de l'Ouest, mais je vous assure qu'aujourd'hui en Russie, ce glissement est beaucoup plus dangereux.
Le " Komsomoliets de Moscou ", un journal démocrate qui, il y a peu de temps, s'est rendu coupable d'expressions pour le moins politiquement incorrectes, a récemment publié* un long article, dans lequel son correspondant décrit comment il a infiltré une organisation skinhead.
C'est un document vraiment sensationnel ! Nous y apprenons que les skinheads de Moscou ne sont pas des groupes de hooligans isolés, comme la police voudrait nous le faire croire, mais un parti politique bien organisé - le Parti national populaire (PNP). Il comprend quelque mille cinq cents membres à Moscou. Tous les passages à tabac et assassinats de " tchorniye " [minorités ethniques, littéralement, " Noirs "] sont méticuleusement organisés à l'avance. Pire, les skinheads suivent des entraînements à la base moscovite de l'OMON [la milice spéciale créée par la police pour lutter contre les extrémistes], sous la direction d'instructeurs de la police ! Ceci se fait ouvertement et la direction de la police est parfaitement au courant.
L'idéal du PNP, c'est Hitler, et il se prépare aux combats de rue pour prendre le pouvoir. A partir de la petite quantité d'information dont nous disposions, d'autres membres de la gauche et moi, nous nous doutions de l'ampleur de la coopération entre la police et les skinheads, et de la protection que celle-ci leur offrait, mais [l'article du] " Komsomoliets de Moscou " nous en a donné des preuves irréfutables.
Tout ceci est extrêmement grave, et voici pourquoi :
Il est clair que Poutine n'est pas en train de devenir un fasciste intégral. Il est trop lié par ses obligations financières, surtout envers les Etats-Unis et l'Europe. On voit aussi qu'il est sincèrement dévoué aux notions de base du libéralisme. Ce n'est pas par hasard s'il insiste toujours sur le fait que son mentor est " un démocrate de la première heure ", l'ancien maire de Saint-Pétersbourg, Anatoly Sobtchak.
Poutine est convaincu que le modèle monétariste du capitalisme libéral est le seul possible et le seul correct. Comme la majorité écrasante des libéraux russes, il est l'esclave de cette certitude, et c'est là son malheur. Selon ce point de vue, il n'y a aucun moyen en Russie aujourd'hui de suivre une politique indépendante pour développer l'économie nationale. Tout espoir réside donc dans les investisseurs étrangers, principalement européens et américains. Son adhésion à cette politique signifie qu'il a un champ de manœuvre trop étroit. Il le comprend parfaitement, mais comme je l'ai déjà dit, il place tous ses espoirs dans les investisseurs étrangers, avec une conviction fanatique. Il est persuadé que ces derniers sont simplement endormis et vont un jour réaliser qu'il est temps de venir en Russie avec de l'argent pour rebâtir une industrie basée sur les technologies ultramodernes et faire le bonheur des Russes. Il n'y a pas d'argent en Russie. Seul l'Ouest peut en apporter, à son avis. Il est donc nécessaire de se conformer aux normes occidentales élémentaires. C'est ce qu'il essaie plus ou moins de faire. Il n'y a qu'un problème : la République tchétchène. Mais comme je l'ai dit et démontré à plusieurs reprises, l'Ouest, dans la pratique plus qu'en paroles, pardonne son attitude " non-démocratique " dans cette république et la soutient même franchement, tant qu'il continue à établir le capitalisme en Russie, ce qu'il réussit assez bien à faire.
Poutine, je le répète, essaie globalement de se conformer aux normes occidentales. Il a récemment salué publiquement et ostensiblement les dirigeants de la communauté juive de Russie avec la plus grande affabilité. Il est certain que c'était un geste envers l'Ouest [pour montrer que son régime n'est ni nationaliste ni chauvin]. Il a condamné les pogroms de Tsaritsyno** publiquement, y compris dans son récent message officiel à l'Assemblée fédérale.
Cela signifie que Poutine a pris ses distances envers les fascistes et qu'ils le haïssent, le considérant maintenant comme " Juif ". L'un des leaders fascistes de Moscou, Alexander Tcherviakov, me l'a dit personnellement lors d'une conversation pendant son rassemblement pré-électoral l'hiver dernier. Cela signifie que Poutine va être obligé de réprimer les fascistes.
Sur quoi et sur qui peut-il compter à cet effet? Sur la police et le FSB [les services spéciaux qui ont remplacé le KGB]? Je crois ne pas me tromper en disant que l'immense majorité des services spéciaux soutiennent les nazis, je l'ai entendu dire à maintes reprises, y compris par eux-mêmes. Dans ce sens, la déclaration du chef du PNP, Ivanov, en dit long. Il se vante du fait que la police les aide, les prévient en cas de danger, etc.… Ses paroles sont citées dans l'article du " Komsomoliets de Moscou ".
Sur qui d'autre Poutine peut-il compter? Sur l'armée? Mais dans l'armée aussi, ce genre d'opinions est très répandu. Sur son parti " l'Unité*** " et son aile jeune " En avant, ensemble "? C'est une idée complètement ridicule. Les partis et les mouvements créés par opportunisme ne se battent jamais pour de grands idéaux. Au contraire, s'ils commencent à comprendre que Poutine perd de son pouvoir et que les nazis sont sur le point de le prendre, ils passeront aisément dans leur camp.
Qui, à part les autorités, peut bien résister au fascisme qui menace la Russie? La société? Mais la société russe devient plus fasciste, de jour en jour, que les autorités qui l'ont rendue telle. La gauche? Mais elle est minoritaire et isolée. Sans compter qu'une partie importante de la " gauche " n'est pas du tout de gauche, puisqu'elle a elle-même embrassé le nationalisme et le stalinisme. Et même au sein de la petite communauté de militants de gauche qui rejette le mouvement rouge-brun, il y en a beaucoup qui sont prêts à manifester, à se syndiquer et en général à collaborer étroitement avec ses membres.
Résultat, dans les années à venir la Russie peut s'attendre aux pires cataclysmes économiques, conséquences directes des " réformes " de Poutine. Des branches entières de l'industrie de transformation et des secteurs-clé de l'économie connaîtront des réductions sévères. Dans la métallurgie, il va y avoir environ trois cent cinquante mille licenciements dans les trois ans à venir; dans les transports ferroviaires, environ cinq cent mille suppressions d'emploi sont prévues; l'industrie électrique et nucléaire va voir des pertes similaires après la " réforme " de la Société par actions "Energies Unifiées de Russie ". Des compressions de personnel vont également affecter l'armée.
Le fardeau de ces cataclysmes va bien sûr retomber entièrement sur la population, de plus en plus cernée par les impôts en hausse constante, le paiement intégral des charges d'habitation et le coût croissant de la santé et de l'éducation. En attendant, les Russes font encore pour la plupart confiance à Poutine et, au mépris des faits, continuent de le considérer comme un " homme d'Etat ", n'associant pas leur situation difficile aux mesures présidentielles. Pour le moment. Bientôt, il ne pourra plus camoufler la nature de sa politique derrière les discours anti-tchétchènes durs, adorés par la majorité des Russes, aveugles au véritable Poutine, garant du capitalisme russe. Ils ne comprennent pas que ce n'est pas du tout un patriote ou un défenseur de l'industrie nationale. Ils ne comprennent pas que sa ligne monétariste néo-libérale fait de lui objectivement (peut-être même contre son gré) un simple intermédiaire. Mais ce malentendu ne pourra pas durer toujours. Les futurs désastres économiques et la déception causée par Poutine créeront en quelques années dans la société russe un climat en vertu duquel les fascistes n'auront même pas à se battre pour arriver au pouvoir. Ils traîneront dans les rues et les gens leur demanderont de le prendre.
Si les mesures politiques actuelles continuent en Russie, le fascisme, le vrai, sera inévitable. En comparaison de ce danger, l'apparition de Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles aura l'air d'un jeu d'enfant.
* " Le Komsomoliets de Moscou " du 23 avril 2002
** En octobre 2001, des centaines de skinheads ont saccagé un marché près de la gare de Tsaritsyno, où la plupart des commerçants étaient des Caucasiens basanés. Ces racistes ont frappé leurs victimes avec des barres de fer si férocement que trois en sont morts.
*** L'Unité a été créée spécialement comme un parti " loyal " au Kremlin.
NB : Les notes et les commentaires entre crochets sont d'ISWoR, et non de l'auteur.
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Traduction de Sylvie Finkelstein
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