La réforme du logement et des services collectifs : le véritable danger
Sergueï Tchekryguine - Septembre 2002 :
Beaucoup de ceux qui luttent contre la réforme du logement et des services collectifs n'ont pas soulevé le vrai problème de cet ensemble de réformes, ni compris le véritable objectif du président Poutine et de son gouvernement - à savoir, la privatisation de tout le secteur du logement et des services collectifs (LSC). Tel est le but principal de nos réformateurs. Or, ceux qui contestent ces réformes n'en voient que ce qui est évident : la volonté du gouvernement d'augmenter considérablement les loyers.
Selon les statistiques officielles, les Russes ne payent aujourd'hui que 25% du coût total de l'entretien des logements. Cependant, après les événements de Voronej, où l'on a tenté localement d'augmenter les charges pour qu'elles couvrent 100% des frais d'entretien, le gouvernement a peur d'appliquer cette politique dans tout le pays. Pour beaucoup de Russes, les charges s'élèvent actuellement à 50% du revenu familial, tandis que pour beaucoup d'autres, elles peuvent atteindre 70 à 80% de ce revenu.
Le ministre du redressement économique, Guerman Gref, a même annoncé publiquement que personne n'avait l'intention de relever les charges de manière à couvrir 100% des frais d'entretien dans un proche avenir. Il a été décidé de mener à Moscou une expérience dans laquelle les gens étaient supposés payer volontairement 100% des frais d'entretien. Il n'est pas difficile de prédire comment cette action originale s'est terminée. Les Moscovites assez fous pour multiplier volontairement leurs charges par quatre ne se sont pas bousculés au portillon.
Mais ce n'est pas le nœud de l'affaire. Il s'avère à présent que le gouvernement a abandonné l'idée d'augmenter les charges tant que tout le LSC n'aura pas été privatisé. Cette réforme globale du logement fait partie de la politique générale du président et du gouvernement pour réduire les dépenses de l'Etat et se retirer de tous les secteurs possibles, même ceux où la participation du gouvernement s'impose, y compris dans un régime capitaliste.
La tactique du gouvernement consiste à mener des expériences locales comme celles de Voronej ou d'Anjero-Soudjensk et à mettre en route un plan général de privatisation du logement. Sa logique est difficile à réfuter. C'est un fait qu'une part considérable des logements a été privatisée dans les différentes villes russes. Néanmoins, les entreprises qui travaillent pour le LSC restent aux mains de l'Etat et des municipalités. Les appartements qui appartenaient à l'Etat ont été privatisés sans contrepartie (autrement dit, gratuitement) sous le prétexte hypocrite de transformer chaque citoyen en PROPRIETAIRE. La majorité des gens n'ont évidemment pas compris de quoi il s'agissait il y a dix ans, tout comme ils ne comprennent pas aujourd'hui que le but de cette privatisation est d'enrichir un groupe de spéculateurs - les véritables propriétaires capitalistes. Pour la majorité de la population, la privatisation est devenue un moyen, non pas d'acquérir leur résidence, mais de la perdre. Quelques-uns ont voulu et pu vendre leur appartement, situé dans une grande ville, pour s'acheter une petite maison à la campagne. Mais pour la plupart, surtout les jeunes, cela n'a absolument pas résolu le problème du logement.
D'une manière ou d'une autre, la majorité des Russes vivent aujourd'hui dans des appartements privatisés (à l'époque soviétique, seules les maisons des villages et des petites villes constituaient des propriétés privées ou, selon la terminologie officielle d'alors, des propriétés personnelles des citoyens). Mais tous les services d'entretien des logements sont restés étatiques. Les entreprises qui travaillent pour le LSC sont toujours gouvernementales ou, plus souvent, municipales. Et elles sont financées par le budget national, étant donné que les municipalités et les instances régionales n'ont pas les fonds nécessaires pour les assumer et réclament constamment des fonds à l'Etat fédéral.
Le Premier ministre Kassianov a récemment annoncé qu'il allait falloir réduire les dépenses « non-rentables » du gouvernement (c'est à dire tout ce qui relève du service de la dette nationale). C'est pourquoi il a déclaré que tout devait être privatisé, puisque les organismes privés « offrent des services plus efficaces que ceux du gouvernement ». Il est clair que son discours faisait clairement allusion au LSC, puisqu'il ne reste plus rien d'important à privatiser en Russie (l'industrie a été privatisée à 70%, les services et le commerce l'ont été pratiquement à 100%).
De toute évidence, le gouvernement essaie de faire d'une pierre deux coups. En premier lieu, il se débarrasse de la nécessité d'entretenir et de reconstruire le parc de logement totalement délabré du pays. En second lieu, les gens seront pompés jusqu'à leur dernier sou par des propriétaires privés après avoir été obligés de financer les réparations et de maintenir les appartements et les grands ensembles en bon état. De plus, s'ils étaient expulsés de leurs logements à l'heure actuelle, les gens considéreraient le gouvernement comme responsable. Alors que si ce sont des propriétaires privés qui s'en chargent (ce qu'ils feront certainement), le gouvernement pourra observer ces expulsions de loin, en jouant parfois le rôle de l'intermédiaire « neutre » entre les résidents et les propriétaires des entreprises d'entretien.
C'est bien là le grand danger de la réforme du LSC.
C'est pourquoi la première revendication de ceux qui luttent contre cet ensemble de réformes devrait être que le LSC reste aux mains du gouvernement. Etant donné l'orientation libérale du président et du gouvernement, cette revendication est bien entendu complètement chimérique mais, comme diraient nos amis anarchistes, « Soyons réalistes, demandons l'impossible! ».
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Traduction de Sylvie Finkelstein
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